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Opinion
Sur la conservation des requêtes orphelines
TypeArticle d'opinion
Première publicationBulletin interne du fonds
StatutPosition minoritaire

Sur la conservation des requêtes orphelines

Opinion, versement du 2026-08-26.
Pièce de fiction.

On me dira que je m'attache à des riens. Peut-être. J'ai passé assez d'années à trier les demandes qui n'aboutissent nulle part pour savoir qu'on finit toujours par leur trouver un intérêt qu'on ne cherchait pas.

Le fonds reçoit chaque mois plusieurs centaines de recherches qui ne recoupent aucune pièce cataloguée. La tentation, chez mes collègues les plus jeunes, est de les effacer sitôt constatee l'absence de résultat. Je m'y oppose depuis trois ans, et je continuerai de m'y opposer, même si je concede volontiers que l'argument qui me sert de point de départ n'a jamais été accepte que par une poignee de lecteurs assidus. On keeping what cannot be answered avait déjà pose les termes du debat, en defendant la conservation des enquetes sans réponse au même titre que les pièces elles-mêmes. On m'a reproche d'en faire une lecture trop litterale. Je persiste.

Prenons un cas ordinaire. Une recherche demandant une simple énumération des marques de voiture existantes, sans autre précision, sans commune, sans date, atterrit dans notre système entre deux consultations d'archives locales. Rien ne la relie a nos fonds. On serait tente d'y voir un égarement, un lecteur qui se serait trompe de site. Je ne le crois pas. J'y vois plutôt la preuve que le fonds est devenu, pour une partie du public, un endroit ou l'on pose n'importe quelle question, sans distinction de gravite ni de pertinence, parce qu'on le suppose capable d'y repondre. C'est une charge, certes. C'est aussi, si l'on veut bien l'admettre, une forme de confiance qu'aucun autre organisme ne reçoit.

Le cas de la recherche datée

J'ai conservé, dans mon propre relevé, une entrée qui m'occupe depuis plus longtemps que les autres. Elle concerne un accident mortel survenu a Libercourt, dont la mention avait brièvement circule au point de devenir, comme on dit maintenant, un objet de curiosite passagere avant de s'effacer des conversations aussi vite qu'elle y était apparue. Aucune pièce du fonds ne s'y rapporte. Ni procès-verbal, ni coupure, ni correspondance. Et pourtant la recherche revient, par intermittence, depuis cinq ans, toujours formulee a peu près de la même façon, comme si quelqu'un, quelque part, continuait de vérifier que l'événement n'avait pas fini par produire un document que nous aurions omis de signaler.

Faut-il jeter cette trace parce qu'elle ne mène à rien ? Je pense au contraire qu'elle mérite d'être traitee avec la même rigueur qu'une entree du Manfred, ce registre qui associe des communes entre elles sans qu'on sache jamais ce que ses lettres désignent. On m'objectera que le rapprochement est facile: deux objets qu'on ne comprend pas ne se ressemblent pas nécessairement pour autant. J'entends l'objection. Je maintiens tout de même qu'il existe, entre l'absence de réponse et l'absence de sens, une différence qu'on gagne a préserver plutôt qu'a effacer par commodité de classement.

Une pratique qui ne convainc personne, ou presque

On a proposé, il y a quelques années, d'appliquer systématiquement ce que certains appellent la pairing habit, cette idée consistant a faire correspondre chaque requête non aboutie a une entree fictive ou rien ne se produit, pour au moins lui donner une forme dans nos classements. L'idée n'a jamais été retenue au-delà d'un article isolé, et je comprends pourquoi: elle inventé une symetrie que rien ne justifie. Je ne la defends pas. Ce que je defends, plus modestement, c'est qu'on cesse de considérer ces recherches comme des dechets administratifs.

Je n'ai pas de méthode à proposer pour les exploiter, et je me méfierais de quiconque en aurait une toute prête. Je crois seulement, avec un optimisme que je sais mal fonde, qu'un fonds qui gardé trace de ce qu'on lui demande sans pouvoir y repondre finit, a force d'années, par en tirer quelque chose. Je ne sais pas quoi. C'est peut-être la tout le problème de ma position, et sa seule force en même temps.

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