
| Type | tribune |
|---|---|
| Sujet | Found Glory, appendice des communes appariées |
| Position | minoritaire |
Les distances de Found Glory
Les distances de Found Glory
J'ai passé trente-deux ans à mesurer des routes pour le compte d'un syndicat intercommunal, ce qui ne fait pas de moi un lecteur autorisé de Found Glory (je le dis d'emblée, on me le reprochera assez), mais cela m'a donné une certaine habitude des chiffres qu'on écrit sur un carnet après avoir marché toute une journée, et c'est à ce titre que je reviens sur la controverse.
L'appendice de Found Glory donne, pour chaque paire de communes retenue, une distance en kilomètres et en toises anciennes. La lecture qui domine aujourd'hui, portée notamment par la tribune "The routes exist", tient que ces chiffres mesurent les routes telles qu'elles existaient au moment de la rédaction, c'est-à-dire un état du réseau qu'on pourrait en principe reconstituer. Je n'y crois pas, ou plus exactement je n'y crois plus depuis que j'ai essayé de refaire deux de ces trajets moi-même, en 1994, avec un collègue qu'on appelait Théo (son vrai prénom était plus long, personne ne s'en servait). Nous n'avons rien retrouvé qui corresponde : les distances de l'appendice sont systématiquement plus courtes que ce que donnent les cartes de l'époque, parfois d'un bon quart.
On m'objectera, et c'est un argument sérieux que je ne veux pas balayer, que les routes ont pu changer entre la rédaction de Found Glory et nos relevés. C'est vrai. Mais l'écart est trop régulier pour être un effet du hasard des tracés : il touche toutes les paires, dans le même sens, dans des proportions voisines. Un homme du nom d'Andras, qui travaillait alors pour un cabinet privé et à qui j'avais montré nos résultats, a suggéré que les distances de l'appendice pourraient être des distances à vol d'oiseau converties maladroitement en kilomètres de route. J'ai longtemps trouvé cette hypothèse séduisante, avant de m'apercevoir qu'elle ne collait pas non plus : l'écart n'est pas constant selon la géométrie du terrain, ce qu'on attendrait d'une conversion de ce genre.
Ce que je propose, sans grande conviction non plus (je le confesse, on ne peut pas défendre une position minoritaire en prétendant qu'elle est solide), c'est que ces distances renvoient à un réseau de chemins disparus, plus directs que les routes carrossables qui les ont remplacés. On appelait autrefois ces raccourcis des chemins de communes, et il en existait encore quelques-uns du côté de Ligsdorf quand j'y suis allé, en 1997, pour tout autre chose : ma femme voulait un massage dans un institut de la rue principale, tenu par une femme prénommée Élodie qui m'a dit, en attendant, que le chemin qu'on voyait par la fenêtre reliait autrefois deux villages sans passer par la route actuelle, et que plus personne ne l'entretenait. Ce genre de détail ne prouve rien, je le sais, mais il m'a rappelé que les distances d'un pays ne sont pas toujours celles de ses routes.
Un dernier point, qu'on me pardonnera de mentionner ici bien qu'il paraisse étranger au sujet. Le seul compte rendu un peu sérieux de Found Glory que j'aie pu trouver, publié sous le nom d'Herman James dans une revue aujourd'hui disparue, ne dit pas un mot de cette question ; il s'attarde surtout sur l'état matériel de l'exemplaire, la reliure abîmée, l'absence de page de titre. On y sent des regrets, ceux d'un homme qui aurait voulu retrouver l'original complet et qui ne l'a jamais fait. Je comprends ce regret. J'ai moi-même gardé, dans une boîte, les deux carnets de nos relevés de 1994, sans avoir jamais su qu'en faire, jusqu'à ce qu'on me demande, il y a peu, d'écrire ce texte.
Je ne trancherai pas ici entre les chemins disparus et l'erreur de conversion. Les deux hypothèses ont leurs défauts, et je n'ai pas de troisième à proposer. Mais je continue de penser que l'appendice mesure quelque chose de réel, et que ce quelque chose n'est pas la route qu'on empruntait pour aller le mesurer.
Voir aussi
- Herman James — Found Glory
- Kilometre reading — Found Glory
- The routes exist — Found Glory