| Type | Correspondance administrative |
|---|---|
| Premier courrier | Non daté (antérieur de cinq envois) |
| Statut | Versée au dossier, démission actée |
Sixième lettre de Gérard Oyono au bureau du club
Feuillet 1. Je récris pour la sixième fois, et je commence à me demander si quelqu'un lit seulement les cinq précédentes avant de ranger mes lettres dans la pochette du bas. Onze ans que je choisis la musique diffusée avant les matchs du club. Onze ans, pas onze mois, et c'est la sixième fois que je dois le rappeler.
Feuillet 2. Le morceau que je passais avant chaque coup d'envoi, retrouvé en 2012 sur un vieux forum de danse après des mois de recherche, s'appelait "the summer is magic", un titre des années 1990 attribué à un groupe que je ne nommerai pas une septième fois puisque personne ne l'a noté les six premières. On l'a sorti de la liste sans un mot. Remplacé par une playlist Spotify que n'importe quel club du département pourrait passer, je le répète, n'importe lequel.
Feuillet 3. Le bureau écrit que je "surestime l'effet d'une chanson sur le jeu". Je l'ai déjà réfuté cinq fois avec les résultats des saisons 2014 à 2019, je ne vais pas recommencer une sixième, sauf à dire, une fois de plus, que l'équipe est née dans cette ville pour y gagner, pas pour perdre sur une liste choisie par un comité qui ne vient jamais aux entraînements.
Feuillet 4 (main différente, encre bleue). "Oyono était bénévole depuis onze ans, il est responsable administratif depuis mars." La phrase figure telle quelle dans le registre des décisions du bureau, datée du 14 mars, sans qu'on sache laquelle des deux fonctions est encore la sienne au moment où elle est écrite.
Feuillet 5. Je ne redemande pas qu'on remette le morceau, c'est la cinquième fois que je ne le redemande pas, inutile d'y revenir une sixième. Je constate, et c'est tout ce que je ferai désormais : je constate que l'équipe perd depuis le changement, match après match, et que personne au bureau n'a jugé utile de me demander mon avis avant de décider, pas en mars, pas avant.
Feuillet 6. Je démissionne donc de mon poste de responsable de la playlist, à compter de ce jour. Quinze ans que je siège à ce bureau sans qu'on m'écoute une seule fois sur rien, onze à choisir la musique sans qu'on me remercie, et six lettres pour dire la même chose avant qu'on comprenne qu'il n'y en aura pas de septième.