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Témoignage
Notice sur ma grand-tante
Typecorrespondance
Première mention1994
Statutnon corrigée

Notice sur ma grand-tante

Témoignage, versement du 2026-08-29.
Pièce de fiction.

En 1994, ma mère a reçu une enveloppe de la Société de bryologie du Perche, dont elle n'avait jamais entendu parler, contenant deux feuillets tapés à la machine et signés d'un secrétaire dont le nom ne me dit toujours rien. C'était une notice nécrologique concernant ma grand-tante, morte l'année précédente à quatre-vingt-onze ans, et présentée là comme "une spécialiste reconnue de la mousse, dont les relevés sur les tourbières du Perche ont fait autorité pendant près de quarante ans."

Ma grand-tante n'avait jamais ramassé de mousse de sa vie, à ma connaissance en tout cas, et je crois pouvoir dire que je la connaissais bien. Elle tenait une mercerie à Nogent-le-Rotrou, elle jouait à la belote le jeudi, et sa seule occupation de plein air consistait à tailler ses rosiers avec une brutalité que le voisinage commentait chaque été. Rien dans ce que je savais d'elle ne recoupait ce texte.

La notice continuait ainsi : "Fille du fondateur de l'herbier régional, elle avait épousé un naturaliste qui devait plus tard prendre part à une expédition dans les Galapagos, avant de revenir s'installer dans la région pour y poursuivre, elle, ses propres travaux de terrain." Ma grand-tante avait épousé un contrôleur des contributions directes qui n'avait jamais quitté le département, sauf pour son service militaire, et certainement pas pour les Galapagos.

Ma mère a écrit à la société pour signaler l'erreur, poliment, en joignant l'acte de décès et un mot expliquant qu'il devait s'agir d'une confusion de dossiers. On lui a répondu, six semaines plus tard, qu'une vérification serait effectuée, qu'on la remerciait de sa vigilance, et que la notice, une fois corrigée s'il y avait lieu, paraîtrait dans le bulletin suivant. Le bulletin suivant n'a jamais reparlé de l'affaire. Ma mère a relancé une fois, puis a laissé tomber, ce qui lui ressemblait assez peu, mais elle avait autre chose à faire cette année-là.

Ce qui m'a frappée, en reprenant ce dossier après sa mort à elle, c'est qu'aucune des deux lettres de la société ne contredisait jamais rien : on y remerciait, on y promettait de vérifier, on n'y niait ni n'y confirmait la moindre ligne de la notice initiale. J'ai fini par écrire moi-même, l'an dernier, à l'adresse qui figurait encore sur le papier à en-tête. La lettre m'est revenue avec la mention "société dissoute" tamponnée au dos, sans autre précision, ni date de dissolution, ni successeur désigné. La notice, elle, doit toujours dormir quelque part dans un bulletin relié, entre deux comptes rendus d'excursion, attribuant à ma grand-tante une vie de terrain qui n'a jamais existé et qu'elle aurait, j'en suis à peu près sûre, trouvée assez comique.

Catégories : Testimonies · Local archives