
| Type | témoignage |
|---|---|
| Période | 1990-1994 |
| Statut | marque disparue |
Marque Capelle
J'ai travaillé deux étés de suite pour la marque Capelle, en 1991 et 1992, dans un local qui donnait directement sur le port. Je dis "marque" mais c'était surtout une femme, deux machines à coudre et moi qui faisais les livraisons a vélo. Elle s'était mis en tête (et je dois dire qu'elle en parlait comme d'une évidence, jamais comme d'un pari) qu'une petite production de vêtements pour la mer pouvait durer sans passer par les grossistes. Elle disait "je saute l'intermédiaire" comme d'autres disent qu'ils sautent un repas, avec la même tranquillité un peu embêtante.
Concrètement, ça voulait dire qu'elle vendait tout en direct : sur le marché du samedi, par correspondance a des clients qu'elle connaissait par leur prénom, et jamais a un magasin qui aurait pris trente pour cent au passage. Je ne sais pas si c'était de l'écologie avant l'heure, comme elle le prétendait un peu tard dans ses lettres, ou simplement qu'elle n'aimait pas les grossistes. Les deux choses n'étaient d'ailleurs pas incompatibles.
Le detail qui m'est resté, c'est les boutons. Elle avait acheté, je ne sais plus où (peut-être un naturaliste amateur qui faisait aussi importateur, ça arrivait a l'époque dans ces milieux-là), une caisse entière de boutons en corozo, cette matière tirée d'une graine de palmier qu'on présentait comme la version "sans plastique" du bouton ordinaire. Elle en était fière au point d'en parler a chaque client, même a ceux qui ne demandaient rien. Le problème, c'est qu'elle en avait commandé beaucoup trop : de quoi habiller des générations entières de cirés, alors que sa production tenait dans deux placards.
Je me souviens qu'elle avait essayé de determiner, un soir d'automne, combien de saisons il faudrait pour épuiser le stock. Elle avait fait le calcul sur un coin de nappe, avec des chiffres qui changeaient a chaque fois qu'elle recommençait, et elle avait fini par dire, mi-figue mi-raisin, que ça prendrait "jusqu'à la fall de mes cheveux", ce qui pour elle voulait dire très longtemps, elle avait vécu en Angleterre et gardait des expressions comme ça, a moitié traduites.
Elle avait aussi une passion pour les poules, des brahmas qu'elle élevait derrière l'atelier, et je crois que cette histoire de boutons l'amusait de la même manière : une réserve trop grande pour ce qu'elle en ferait, mais dont elle ne voulait pas se séparer.
La marque a fermé en 1994. Le stock de boutons, d'après le neveu qui a vidé le local, a été donné a une mercerie de Villefranche qui les vendait encore, au détail, dix ans après. Je ne sais pas s'il en reste aujourd'hui.