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Le Temps des salines
Le Temps des salines
Verso dactylographié du questionnaire, rempli à l’encre bleue.
TypeQuestionnaire anonyme
Première mention18 novembre 2022
StatutRéponse versée, pièce jointe absente

Le Temps des salines

Document, versement du 2026-10-23.
Pièce de fiction.

« Si l’espace manque, poursuivez librement au verso. »

Questionnaire annuel de la Bibliothèque municipale des Saules

La feuille a été pliée en quatre avec assez de soin pour que les réponses restent à l’intérieur. Elle provient de l’urne installée près du comptoir des dons le 18 novembre 2022. Le répondant indique avoir soixante-sept ans. Après quatre cases cochées, son écriture passe au verso et se resserre autour d’un exemplaire du roman Le Temps des salines, publié par Aurèle Vannier en 1976.

Réponses au verso

Je lis deux livres par mois, parfois trois en hiver. Surtout de la littérature régionale. Les romans policiers me fatiguent depuis quelques années parce que je reviens en arrière pour vérifier quel personnage connaît déjà les faits.

Oui, je possède un livre auquel je tiens. Sa couverture est couleur de brique, avec une bande crème en bas. Le café a fait une tache ronde sur le mot salines. Ma femme posait toujours sa tasse à droite, même sur une table étroite. La chatte Miette avait griffé le coin inférieur en sautant sur ses genoux.

Les pages 38, 91 et 214 sont cornées. Je les ai remises à plat plusieurs fois, puis elles se sont relevées. Le papier sent encore l’armoire de notre ancienne chambre, surtout quand il pleut. Ma femme avait acheté cet exemplaire à la vente annuelle de la bibliothèque. Elle l’a lu au moins quatre fois.

Je l’ai ouvert six mois après sa mort. Entre les pages 214 et 215, il y avait une lettre pliée autour d’une enveloppe vide. Un homme y rappelait leurs rendez-vous du jeudi, une chambre louée près de la gare et la décision prise ensemble d’arrêter. La lettre datait de vingt-neuf ans avant sa mort. Elle prouvait une liaison qui était terminée depuis longtemps lorsque je l’ai trouvée.

Elle était déjà morte, alors je n’ai pu lui poser aucune question. Je n’en ai parlé ni à notre fils ni à ma sœur. J’ai remis la lettre à sa place et le livre sur l’étagère. L’anonymat me permet de l’écrire aujourd’hui. Vous ne demandez ni nom ni adresse.

Pendant huit ans, j’ai relu la lettre le 18 novembre, date de sa mort. Je connais le pli qui passe sur le premier mot et la petite déchirure faite par l’ongle quand je déplie le papier. L’amour n’a pas décidé que je garderais ce roman. Je l’ai gardé parce qu’il me donnait encore le droit de lui en vouloir. Aucun autre objet de la maison ne le permettait.

Je viens de rendre le livre au comptoir. La bibliothécaire a parlé d’un don et m’a remis le reçu bleu numéro 418. La lettre est dans la poche intérieure de mon manteau. J’avais décidé de la détruire le jour où le livre quitterait la maison. Après avoir placé cette réponse dans l’urne, je la déchirerai dans la corbeille du vestibule.

Le reçu bleu numéro 418, auquel le répondant renvoie, n’accompagnait pas le questionnaire. Le registre des dons confirme l’entrée, à 15 h 42, d’un exemplaire très usé du Temps des salines. La page 214 y est cornée.

Catégories : Testimonies · Documents